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Manu Militari – Crime d’honneur
8/12/09
Posté par Riff Tabaracci dans Critiques d'albums québécois
Mardi 1er décembre. 9h15. D’habitude, à cette heure-là, ça me fait vraiment chier de me lever, mais pas aujourd’hui… C’est que j’attends ce moment depuis plus de deux ans. En fait, depuis l’été où un simple album de musique a réussi à prendre ma vision innocente du monde, la jeter par-dessus bord, pour m’amener dans les bas-fonds de la lucidité, pas trop loin de la désillusion.
Aujourd’hui, c’est le grand retour, et sérieusement je n’attends rien de plus que la suite. Pas quelque chose de meilleur, ou de plus innovateur, seulement la suite.
Et la pièce-titre qui débute confirme bien mes attentes. Même mood brutal que la pièce-titre du précédent : pas vraiment de sujet, ni de ligne directrice, juste une occasion de mettre les points sur les «i», mais surtout les poings sur les gueules.
Ensuite, le premier extrait, déjà mille fois entendu en loop sur Daily Motion. Ça me rappelle que j’habite Hochelaga en face d’un Valentine et qu’aujourd’hui on est justement le premier. Même pas dix heures du matin encore, et pousse déjà un début de file chez le maître du hot-dog de basse qualité. Décidément, le petit peuple est vraiment reparti à zéro… du moins pour 15 jours.
S’ensuit le deuxième extrait, Le Bureau. D’entrée de jeu, le beat me tape un peu sur les nerfs et la rime du polonais aussi. Mais, avec son talent sans pareil pour trouver les bons mots qui frappent, Manu me rappelle que les beats sont (presque) sans importance. Sérieusement, il pourrait rapper sur les beats du Roi Heenok, et je feelerais quand même.
Changement de vibe complètement avec La tête dans les étoiles. L’échec des rappeurs québécois expliqué aux novices. Petit milieu, petit public, mauvaise presse, pas vraiment d’amélioration avec les années,… mais Manu, lui, continue le dur métier et s’entête, animé par la rage, la tête dans les étoiles.
Après la désillusion vient brutalement la révolte, merveilleusement personnifiée dans l’histoire à travers la planète et les époques. Au passage, des clins d’œil à l’Islam, au Che, aux Patriotes et aussi aux rappeurs. Manu rappelle essentiellement la fonction première du rappeur : prendre position dans un mouvement intimement lié à la révolte.
On est ensuite transporté au coeur de Montréalistan, « là où l’français est presque inexistant ». Récit multiculturel des ghettos de Parc-Ex à Plamondon. En prime, un refrain qui tue de Cheb Nino et Rolly et un des meilleurs beats de l’album.
De la rencontre multiculturel, on passe à l’introspection intérieure, ensorcelée par un mal permanent et indescriptible. Rien ne va jamais très bien sur un album de Manu Militari, mais rarement à un niveau aussi intense que sur Les âmes perdues, triste constat de l’impuissance face au suicide.
Mais, du néant dépressif qui mène tout droit vers la mort, Manu retourne à sa rage permanente qui le tient en vie. Sur Le secret des Dieux, il multiplie les images fortes « à coups d’punch lines explosifs comme l’ex-Yougoslavie ». Le Manu qu’on connaît, le VRAI de VRAI dans tout ce qu’il a de plus VRAI.
En revanche, malgré tout le realness qu’on peut avoir, le temps destructeur finit par rattraper tout le monde. La barre des trente, pour Manu, OTT et Stan, c’est l’heure fatidique, le constat frappant de la motivation qui manque, de la nostalgie d’une époque et de la difficulté à se sentir chez soi.
Même chose pour Ryan qui s’engage dans l’armée américaine, après avoir passé lui aussi la barre des trente ans. Une façon comme une autre de se sortir de la merde, quitte à prendre la chance d’y retomber encore plus profondément, mais cette fois-ci du bon côté de la loi.
Mais, au-delà de la guerre se trouve Dame Nature, prise avec l’envie assez poignante de se venger sur les humains pour chaque goutte de pétrole. Encore une fois, Manu utilise la personnification avec brio et parle de l’environnement comme personne ne peut le faire, avec lucidité et violence.
Le tout se termine avec Ménage à trois : trois histoires ancrées dans le tiers-monde affectif de la société occidentale. Et peut-être une façon subliminale de faire le lien avec un troisième album, qui sait.
Comme il l’avait dit cet hiver, Crime d’honneur est décidément moins rue que Voix de fait. Manu délaisse Côte-des-Neiges pour élever son point de vue et laisser place à Montréal dans sa globalité.
Même s’il ne veut pas s’identifier à la scène rap québécoise, Manu livre ici un des albums de rap les plus québécois jamais fait, tant à cause des thèmes abordés que des références mises en valeur. Seule l’attitude, empreinte de rage et de révolte, fait contrepoids à une québécitude prise depuis longtemps dans une peur incommensurable de toutes formes de violence. C’est que Manu a beaucoup voyagé, et ça paraît.
Voici un extrait:





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